Titre : Loin des parents
Auteur :Nadjloudine Abdelfatah Pièce présentée, le jour de la fête d’intégration de la communauté comorienne à Dakar,
en janvier 2007 à la Maison de la Culture Blaise Senghor à Dakar.
PERSONNAGES
- Le père (Anfane Ahmada)
- La fille (Tandhima Moegnimali)
- Le chœur (Mouslihou Mlanawadrou)
Le chœur (accompagné de flûte et de tam-tam)
A la porte du 21ème siècle, le mot « savoir » a pris mille et un sens. Au temps passé appelé « temps de l’obscurité » par les autres, le savoir était la faculté de juger les choses avec délicatesse. C’était la faculté de savoir que le soleil se levait à l’aube et se couchait au crépuscule…. Plus maintenant. Le savoir est blanc. Il n’ y a plus de savoir pour les Noirs. Quelle ironie ! Le savoir-vivre des ancêtres noirs est échangé contre des insultes aux valeurs de la race noire. (Le chœur sort)
La fille Papa, on est encore au même endroit ?
Le père Tout a été dit.
La fille Non.
Le père Si. Je ne vois pas d’autre façon de te faire comprendre ce dont j’ai décidé, ce dont a décidé ta mère. Ce dont nous avons décidé donc.
La fille Papa, il ne s’agit pas de trouver de beaux mots pour m’expliquer ce que tu veux m’expliquer. Il ne s’agit non plus d’inventer mille et une choses pour m’amener à partager un point de vue de quelque nature que ce soit. Il s’agit pour nous de regarder ce monde avec les yeux qu’il faut.
Le père Ecoute. Je sais parfaitement ce à quoi tu peux aspirer. Ça me rafraîchit tout mon intérieur lorsque je pense à cela. Que tu veux devenir une personne, que tu veux te faire un nom dans cette société, faire une place à notre famille. Mais d’autres choses font obstacle à la réalisation de tout cela. En fait, au chemin que tu veux emprunter. Nous sommes des hommes, donc des êtres soumis à beaucoup d’instructions. Nous devons respecter tant de choses, tenir compte de tant de circonstances…
La fille Mais… papa ! Tu es d’accord avec moi qu’il est nécessaire que j’avance dans mes études. Tu conviens avec moi que le fait que je sois instruite est vital pour le nom de notre famille. Et maintenant ? Quel est le problème ? C’est ce que je cherche de gauche à droite, de haut en bas et que je ne parviens à apercevoir.
Le père Tu en as vraiment besoin ? Je vais te le dire. Je ne suis pas d’accord que tu quittes ce pays pour aller apprendre. C’est cela le problème. Inutile de te rappeler à tout moment que je suis ton père et que je connais ce monde plus que tu ne peux l’imaginer. Je connais ce que signifie la femme. L'être d’une espèce si bizarre qu’on la croirait mystérieuse. La femme n’a aucun objectif. Pas une détermination. (Comme se parlant à lui-même) Je ne veux pas perdre ma fille. Non. Je ne veux pas la perdre.
La fille De quelle perte parles-tu ? Tu vas me mettre dans la gueule du loup ? Je serai loin de vous comme tant de jeunes sont loin des leurs. Des garçons comme des filles.
Le père Oui, des filles qui oublient ce qu’elles étaient. Et moi, je ne veux pas que tu ignores ce que tu es, que tu es ma fille, fille d’un paysan nourri des vraies valeurs de la vie. La foi avant tout. Je sais ce que vous, les jeunes, vous faites une fois à l’abri de la surveillance de vos parents. Vous vous croyez vraiment libres. Libres comme le vent.
La fille Mais tout le monde n’est pas pareil ! Comment veux-tu juger toute l’humanité ? As-tu ces pouvoirs ? Tu veux oublier qu’il y en a qui ne s’intéressent qu’à leur objectif : apprendre pour rentrer trop tôt. Et puisqu’il existe je ne sais où des jeunes filles et des garçons qui jouent avec leur jeunesse, maman et toi voulez me mettre dans le panier de ceux-là ! C’est bizarre comme pensée. Personne n’a jamais accepté que les hommes partagent beaucoup de qualités. Et tout le monde attribue à toute l’humanité une seule appellation : des êtres sortis du ventre de la faiblesse. Papa, le monde est autre chose que nous ne voyons pas. Il est trop mystérieux. Pas cette grande cage remplie d’êtres en chair et en os sous le couvercle du ciel.
Le père Ne cherche pas à t’ériger en sage, ma fille. J’approuve que l’espèce humaine soit bâtie sur des différences et des ressemblances. Il faut un esprit bien lucide pour comprendre que les êtres humains se rapprochent plus par leurs faiblesses, par leurs défauts, par leurs tares que par leurs qualités. (Nerveux) Ne reviens plus jamais avec tes raisonnements infantiles du genre à séduire le père ignorant.
La fille D’où te viennent ces idées, papa ? Pourquoi parles-tu ainsi ? J’étais en train de t’expliquer que maman et toi pouvez vous tromper. C’est incompréhensible que vous vouliez me retenir sur ce sol de peur que je perde mon identité, que je devienne une inconsciente du cours de la vie.
Le père (exaspéré) Je t’ai dit que non. Que nous ont amené les centaines de jeunes qui étaient partis étudier ailleurs ? Rien que de sales visages, des visages sans yeux ni front. Moi, je ne suis pas prêt à mettre ma fille en danger. Ma fille, je t’ai dit que ce rêve est irréalisable. C’est d’un sacrifice qu’il s’agit. J’ai vu dans quelle peau ta cousine nous est revenue du Mali. Ce n’est pas seulement elle d’ailleurs. Pas seulement les filles. C’est de tous les enfants qu’il s’agit. Les uns se donnent un tas d’autres préoccupations. Les autres profitent de l’absence de leurs parents pour faire du n’importe quoi. Et finalement, venu le temps du retour, ils sont coincés. C’est normal qu’ils le soient, car en ce moment-là ils comprennent qu’ils auront des comptes à rendre à toute une société qui comptait le nombre d’années passées à l’extérieur. Certains, en ce moment-là, veulent partir clandestinement en Europe. Ils pensent laver leur honte, les poches remplies de liasses de billets. Ce qui ne sera jamais le cas. Le voyage est un chemin sur lequel les pas restent ineffaçables.
La fille Là tu fais comme si je n’étais pas ta fille, comme si j’étais un corps étranger au cercle familial. Tu me connais mieux que tout le monde.
Le père Je te connais mieux que tout le monde et je sais que le temps est irréversible. Ouvre tes yeux, ma fille ! Pourrais-tu compter les diplômés sans diplôme ? Elle est ironique, la vie. Des gens qui n’ont trouvé d’études plus intéressantes à suivre que celles pour lesquelles on ne trouve pas de métier. Et des milliers de cons prennent comme vrais leurs dires. Fini l’époque de la tromperie. On a tout compris.
La fille Compris quoi ? Que personne n’est conscient de ses actes ?
Le père Que l’on nous a trop de fois dupés. On a compris que vous avilissez vos origines, une fois là-bas. Vous vous comportez je ne sais comment. On a compris que rares sont ceux qui agissent en responsables. On a compris que vous faites comme si il n’y aurait jamais de retour. Hélas ! On les a tous attendus, ils sont tous revenus. Ils sont mis en face de la réalité des choses. Ils ont baissé les yeux, ils ont éprouvé ce qu’on appelle la honte. Ce sentiment qui met l’être humain en face des fruits de sa faiblesse. Je te demande de ne me plus me casser les oreilles avec tes bêtises.
La fille (nerveuse) Assez, papa ! Assez ! Je ne peux plus supporter tout cela. Mon Dieu ! Quel péché ai-je commis pour être punie de la sorte ? Je n’avais jamais imaginé que cela pourrait m’arriver. Que je devrais un jour expliquer à mon père qu’apprendre est nécessaire dans ce monde.
Le père Ne sois pas ingrate. L’ingratitude est la porte vers la malédiction, la malédiction par tous ceux qui ont ressenti la joie dont l’enfant peut combler une famille. Ne te pousse pas dans l’océan où se baignent les mauvaises personnes, celles qui oublient tout ce qui est derrière lorsqu’elles veulent que l’on apporte plénitude à leurs désirs. Je n’ai jamais voulu que tu sois ainsi. Je t’ai inculqué les valeurs que doit avoir un enfant, les valeurs que doit avoir un enfant unique, comme toi. Tout ce qui me reste à admirer dans ce monde, c’est de te voir gravir l’échelle du respect, celle que gravissent les grandes personnes.
La fille Il faut un labeur pour y arriver. Crois-tu que je puisse arriver au pied de cette échelle restant ici à tes côtés ? Si vraiment tu attends le lever du jour où tu me verrais jouir d’une certaine considération, laisse-moi quitter ce pays, aller m’initier au près du génie du grand savoir. Le savoir qui perce tout mystère.
Le père Ce n’est pas à toi de m’apprendre qu’avec le savoir aucun phénomène n’est si mystérieux que l’humanité ne puisse le comprendre. J’ai témoigné de ce que je savais en t’envoyant à l’école des Blancs, d’où chaque soir je te voyais rentrer changée comme de la pâte de farine à qui on donne de la forme en la travaillant dans la main. Et je comprenais que c’était normal, je comprenais que tu sortais du moule de la perfection. Dieu merci, tu es restée à moi, ton père. On ne m’a pas pris ma fille ; ce n’est pas à mon tour de la donner.
La fille Apprendre ne veut pas dire oublier ses origines. Je ne ferais jamais rien qui compromette mon nom, celui de ma famille, ton nom, mon père. Je ne serais jamais une diplômée sans diplôme. J’irais à l’école et j’apprendrais pour réussir. Je n’oublierais jamais d’où je suis descendue. Ne brise pas la chance que je sois une de ces femmes qui ont une voix dans la société.
Le père Tu l’auras cette voix, le moment venu…
Le chœur (accompagné de flûte et de tam-tam) Le père a dit non à sa fille. Celle-ci doit rester proche des ses parents pour ressentir encore la chaleur de la famille. Le père ne veut pas que sa fille commette la bêtise qu’ont commise ceux qui ne se sont jamais demandé si le temps se repose ou s’il coule comme l’eau du fleuve. Ils on perdu leur dignité et ont voulu faire croire aux gens qu’ils avaient le savoir en eux. Et pourtant, et pourtant...c’est du vent. Rien.
FIN
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